Féminin/Masculin (février 2015)

Catégorie : Numéro 2 (2014/2015)

            Féminin/Masculin, deux sexes biologiquement différents, sociologiquement marqués par cette différence à travers l'histoire. Quand la biologie devient une idéologie, nous pouvons alors nous demander : d’où viennent les inégalités entre les hommes et les femmes ? Et surtout, si, comme notre époque semble tant le proclamer, nous nous dirigeons réellement vers une forme de progression, vers cette « égalité des chances » tant fantasmée ?

 

Une différenciation de l'éducation, des comportements sociaux en fonction des sexes …

« Les femmes sont plus douées pour l'apprentissage des langues et la littérature », « les hommes sont naturellement tournés vers les métiers scientifiques grâce à leurs aptitudes naturelles pour la géométrie», « la sensibilité des femmes ne leur permet pas d’occuper des postes exécutifs». Par leur misogynie exacerbée, ces présupposés que nous entendons au quotidien creusent les inégalités hommes/femmes et sont, aujourd'hui encore, ancrés dans les mentalités. Mais, à plus forte raison, que penser lorsque ce genre de propos est tenu par des hommes politiques alors même que ces derniers sont censés nous représenter et être des exemples du respect de la constitution et du système législatif, système qui met pourtant en exergue l'égalité de tous les êtres ? Que penser de Laurent Fabius qui, en s'adressant à Ségolène Royal lors de l'annonce de sa candidature à la présidentielle de 2007, lui demandait « Mais qui va garder les enfants ? »? Ou encore, à cette même période de Jean Luc Mélenchon qui déclarait que "La présidence de la République n'est pas un concours de beauté".

Ces inégalités et différences qui s’observent dans notre société sont-elles naturelles ou culturelles ? Rappelons que la nature relève de l'inné et que la culture est ce que l'on acquiert. En ce sens, il est parfois très difficile de différencier ce qui est naturel de ce qui est culturel, étant donné que l'on a intégré certaines caractéristiques culturelles comme étant naturelles, et ce, dès l'enfance. Depuis le XIXe siècle, et les démonstrations scientifiques sur la craniométrie, plusieurs lieux communs se sont mis en place sur les différenciations biologiques entre hommes et femmes. La première idée reçue est initiée par Paul Broca, qui découvre que le cerveau de la femme est plus petit que celui de l'homme. Toutefois, cette différence de taille ne traduit pas une différence d’intelligence puisque nous savons, par exemple, que le cerveau d'Einstein pesait 1250g, soit à peine plus que le cerveau d'une femme qui pèse en moyenne 1200g. Par ailleurs, celui d'Anatole France pesait tout juste 1kg. En réalité cette différence est simplement due au fait que la femme est plus petite que l’homme en général. Ce n’est en effet pas sa taille, mais l'éducation qui a un impact considérable sur le cerveau. Rappelons que 90 % des connections des neurones se font après la naissance ! Le cerveau se modifie donc en fonction de l'histoire vécue par chacun et n'est pas préalablement défini en fonction du sexe d'un individu.

Pour distinguer les caractéristiques naturelles des caractéristiques culturelles, est né dans les années 1970 aux États-Unis, le concept de genre. En effet, alors que le mot « sexe » renvoie à la nature et aux organes biologiques masculins et féminins, le mot « genre », qui vient de « gender » en anglais, fait référence à la culture. Le terme « genre » sous-entend donc que les différences entre les hommes et les femmes sont exclusivement sociales et culturelles et que l’éducation que l’on reçoit influe très largement sur nos visions de ce qui est féminin et de ce qui est masculin. Et c’est précisément cette différenciation de ce qui est masculin ou féminin qui créé des inégalités, le plus souvent en défaveur de la femme.

       « On ne naît pas femme, on le devient ». Cette formule bien connue de Simone de Beauvoir rejoint l’idée que nous avons exposée précédemment sur l’importance de l’éducation. Dans son œuvre Le Deuxième sexe, paru en 1949, de Beauvoir constate que les jouets pour garçons les poussent à s’affirmer tandis que ceux destinés aux filles les poussent à s’aliéner, soit à se déposséder d’elles-mêmes, à être passives. En effet, le garçon, en jouant au ballon ou aux petites voitures s’élance dans le monde, apprend à être un acteur, à diriger, il s'habitue et se familiarise avec le fait d'être un « leader ». La petite fille apprend quant à elle à être « jolie comme une image », elle est en quelque sorte figée car elle s’identifie à sa poupée inerte, et apprend surtout à plaire ; d’où l’essor de nombreuses critiques avec des ouvrages tel que Contre les jouets sexistes, qui mettent en avant les caractéristiques des jouets différenciés et leur impact sur la construction de l’enfant. « Par des mécanismes souvent inconscients, l’imagerie dominante renvoie les petites filles à l’univers domestique, à l’intérieur, et les garçons, à l’aventure, à l’extérieur », explique Nicole Mosconi, professeur en sciences de l’éducation à l’université de Paris Ouest. Pourtant ces jouets « genrés » n’ont pas toujours existé. Ils sont apparus au XIXe siècle avec l’arrivée des jouets en masse. Auparavant, les jouets étaient « unisexe », filles comme garçons jouaient avec des jouets en bois, au bilboquet etc. De même, depuis une quinzaine d’années, il existe des Legos pour filles et des Legos pour garçons tandis qu’auparavant, ceux-ci étaient unisexe.

Les jouets n’ont pas seulement un impact sur le comportement des enfants, ils influent également sur leurs aptitudes dans certaines disciplines scolaires et sur même leur orientation professionnelle. Une étude récente démontre que les jeux vidéos, auxquels les garçons jouent plus que les filles, permettent de développer des aptitudes favorables à la compréhension du langage mathématique. Les jeux de construction initient quant à eux à la géométrie. Les différences des compétences en mathématiques par exemple sont donc acquises et non pas innées. Ainsi, si les métiers de la finance sont « monopolisés » par les hommes et si les métiers du social sont considérés comme féminins, ce n’est pas parce que chaque sexe est prédisposé pour un secteur, c’est bien l’éducation qui régit nos choix en accordant, au détriment de la femme, les métiers les plus intellectuels et stratégiques aux hommes.

 

qui tend peu à peu vers une certaine forme de convergence …

            Toutefois, bien que notre société demeure très inégalitaire, la femme tend à s'émanciper depuis le milieu du XXème siècle et elle cherche, de plus en plus, à posséder les mêmes droits que l'homme. Cette évolution, bien qu'encore partielle, a très largement été permise par l'action de nombreux hommes et femmes de lettres, écrivains, et philosophes, qui ont dénoncé les injustices de genre, en soulignant notamment les inégalités au travail et la place de la femme dans la société par rapport à l'homme. Ces injustices ont été soulignées très tôt avec, par exemple, Françoise de Graffigny qui, dans son roman épistolaire Lettres d'une péruvienne, paru en 1747, nous montrait déjà les inégalités qui existaient à cette époque, notamment dans la sphère éducative, avec l'apport d'une éducation différenciée aux garçons et aux filles. Un siècle plus tard, une personnalité emblématique fait également son apparition et remet au jour ce regard inégalitaire porté sur les femmes. Ainsi, George Sand, en s'habillant et en empruntant des manières de vivre, que l'imaginaire commun rapporte à l'homme, en ayant de nombreux amants et en fumant le cigare, suscite de nombreuses polémiques. Au même siècle, dans Madame Bovary, Flaubert relate le procès pour adultère du personnage éponyme, nous montrant l'inégalité de traitement des sexes, ici au sujet de l'infidélité, et soulevant la question de l'inégalité de droit entre hommes et femmes. Plus récemment, les suffragettes, ces femmes qui réclamaient le droit de voter en Grande-Bretagne, ont été régulièrement moquées par le biais de caricatures ou même dans des films destinés au grand public tel que Mary Poppins, où la mère des enfants, une suffragette, y est ridiculisée.

            En outre, Simone Veil, femme politique du XXème siècle, a également eu une place primordiale dans l’avancée des droits de la femme en luttant pour le droit à l'avortement (IVG) et en le légalisant en 1975. Cet exemple rend compte des avancées égalitaires qui ont été permises grâce au système juridique. En effet, de nombreuses lois qui ont été promulguées au fil des décennies ont permis de renforcer et de mettre progressivement en place une société fondée sur l'égalité hommes/femmes. Ces lois touchent de nombreux domaines afin de viser un idéal d'égalité. Ainsi, en 1944, elles permettaient aux femmes d'acquérir un rôle politique par l'obtention du droit de vote. Plus tard, dès 1983, ce sont des avancées sur le plan professionnel qui ont été permises par la loi Roudy qui interdit toute discrimination professionnelle en fonction du sexe ou encore la loi de 2006 relative à l'égalité salariale entre hommes et femmes. Depuis 1999, avec l'émergence d'une loi qui favorise l'égal accès des hommes et des femmes aux fonctions électives, de nombreuses lois, dont la loi du 6 juin 2000 ont été mise en place. Cette dernière est la première loi dite sur la « parité » qui contraint les partis politiques à présenter un nombre égal d’hommes et de femmes lors des scrutins de liste. Une révision de la constitution, qui vise à une égalité la plus totale possible à même été effectuée.

            Par ailleurs, avec son projet « d’ ABCD de l’égalité », Najat Vallaud Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, souhaite inculquer aux enfants, dès l’école primaire, des principes fondamentaux pour l’égalité. De nombreuses polémiques ont cherché à condamner ce projet en l’accusant de vouloir homosexualiser et féminiser les garçons. Ces dernières ont largement été alimentées par des membres de la « manif' pour tous » et par certaines personnalités comme Farida Belghoul, une enseignante et militante politique française, une proche d'Alain Soral, un ancien membre du parti communiste, partageant certaines idées avec l'extrême droite et se définissant lui-même comme un « national-socialiste ». La crainte des personnes contre le projet est, en plus de sa prétendue volonté à homosexualiser et à féminiser les garçons, de présenter la sexualité aux enfants, et ce dès l'école primaire. Ils protestent donc contre l'hypersexualisation que présente le projet et contre l'enseignement qui en découle qui, selon eux, souhaite effacer les barrières biologiques entre les garçons et les filles. Or, ce projet est loin d'avoir une telle portée. La ministre de l'éducation, Najat Vallaud Belkacem, a déploré ces accusations illégitimes et a affirmé qu'elle serait elle-même horrifiée de laisser ses enfants aller à une école où sont dispensés des cours d'éducation sexuelle dès le plus jeune âge. Elle en conclut donc qu'il y a une véritable rupture entre l'école républicaine et les parents, et c'est précisément ce manque de confiance et de dialogue entre les deux qui amène à ce genre de malentendu qui n'a pas lieu d'être.

            En réalité, la seule et unique volonté de ce projet est d’éduquer à l’égalité avec des manuels montrant des femmes pilotes ou médecins, ou bien des hommes secrétaires ou instituteur par exemple. Le but est donc de briser certaines représentations inégalitaires que les enfants ont en tête très tôt car, inconsciemment, l’école reproduit encore trop souvent des stéréotypes sexistes tels que le fait d'associer la couleur rose aux filles et le bleu aux garçons. Pourtant, Michel Pastoureau, dans son Dictionnaire des couleurs de notre temps, explique que jusqu’au XIXème siècle, le rose était considéré comme un mélange de rouge et de blanc, donc, pas vraiment comme une couleur. Il rajoute que l’association du rose aux homosexuels ou aux filles est très récente : elle doit avant tout être interprétée comme une déclinaison du rouge, couleur de la femme et de la féminité, par opposition au bleu, couleur de l’homme (cette opposition ne prenant sens qu’après le moyen âge et seulement quand les deux couleurs sont ensemble). Historiquement, on remarque dès la fin du XIXème une pratique du rose pour habiller les petites filles. Cette pratique a longtemps concerné les classes bourgeoises avant d’être diffusée vers le bas de l’échelle sociale et ne concerne que les pays occidentaux. Néanmoins, cette association persiste, comme le montre l'exemple de Puteaux où, à la rentrée 2014, la maire avait alors organisé une distribution de cartables roses pour les filles et bleus pour les garçons, en pleine polémique sur le genre, ne faisant qu'alimenter le débat et soulignant la nécessité de sensibiliser dès le plus jeune âge face aux stéréotypes.

            Cependant, lors du Forum Économique Mondial (FEM) qui publie chaque année son « rapport mondial sur la parité entre hommes et femmes » à l'aide de quatre indicateurs que sont l'accès à l'éducation, la santé et l'espérance de vie, la participation et les opportunités économiques et le pouvoir politique, la France, grâce à ses diverses mesures paritaires est passée en 2014, de la 45ème à la 16ème place, sur 142 pays. Cette avancée est très largement due à l'augmentation du nombre de femmes en politique et notamment le nombre de ministres, 50 % d'entre eux étant des femmes, un des taux les plus élevés au monde. Cette amélioration s'explique également par la réduction des inégalités salariales permises et motivées par des discriminations positives et des sanctions financières éventuelles. Ainsi, aujourd'hui le fait qu'une femme travaille en tant que camionneuse ou un homme en tant que sage-femme, ne paraît plus aussi invraisemblable qu'il y a quelques années où cela en aurait fait rire certains ou en aurait choqué d'autres. Pourtant de nos jours, c'est une réalité qui montre la convergence des sexes sur divers plans, dont le plan professionnel. L'exemple récent de « la journée des jupes » à Nantes où, pour lutter contre les inégalités persistantes de notre société, des hommes ont été invités à porter des jupes, nous montre cette volonté de plus en plus présente d'effacer les distinctions entre hommes et femmes. Bien qu'une égalité soit souhaitable et même nécessaire, ce dernier exemple nous pousse à nous questionner pour savoir si l'égalité homme/femme signifie avoir les mêmes droits ou bien s'il s'agit d'effacer les frontières entre hommes et femmes, frontière mince et qui pourrait parfois être contre nature de franchir.

 

mais jusqu'où ?

            Cette différenciation qui est toujours très importante dans notre société tend néanmoins à s'estomper quelque peu, mais nous pouvons nous demander si cette volonté d'égalité est toujours positive dans une perspective d'évolution de la société, ou si, au contraire, cette dernière peut prendre une forme extrême. À l'instar d'Édouard Louis - jeune écrivain de 22 ans ayant fait l’École Normale Supérieure (ENS) et ayant écrit un livre En finir avec Eddy Bellegueule où il parle de son expérience (de sa vie) d'homosexuel dans un milieu populaire - qui ne voulait pas que soient présentées comme tolérables les idées selon lesquelles les femmes seraient naturellement portées vers la grossesse, nous pouvons alors nous interroger : certaines personnes de notre société ne vont-elles pas jusqu'à nier les particularités propres à chaque sexe ? Sans enlever à la femme le droit incontestable et indéniable qu’elle a de choisir d'enfanter ou non, n'est-ce pas contre nature de sous-entendre que la grossesse est une forme de régression ? Affirmer cela ne va-t-il pas amener les femmes à vouloir s'éloigner de la grossesse, en la considérant comme étant une forme de soumission ? En effet, la grossesse est de plus en plus considérée comme un handicap pour les femmes, car les empêchant d’avoir une carrière aussi brillante que celle des hommes. En Allemagne, le système de garderie n’étant pas développé et le fait de laisser son enfant à la crèche étant considéré comme une honte, les femmes ont préféré choisir de travailler plutôt que d’enfanter. N’est-il pas temps de tirer la sonnette d’alarme ? Dans des sociétés aussi développées, ce choix ne devrait pas avoir à se faire, la femme doit pouvoir à la fois travailler et avoir des enfants. Or, de nombreux facteurs comme par exemple l'absence ou le manque de crèches contribue à faire de la grossesse un facteur d’inégalité entre les hommes et les femmes.

            Par ailleurs, en Suède, un nouveau concept de crèche a vu le jour. Cette crèche, Egalia, vise à effacer les stéréotypes de genre. Bien que l'idée paraisse aux premiers abords, séduisante, nous pouvons nous demander si ce projet n'est pas en réalité assez extrême. Interdire aux enfants d'utiliser les pronoms personnels « il » ou « elle » pour privilégier le « on », interdire aux parents de révéler l'appartenance sexuelle de leurs enfants en les habillant de manière neutre, en préconisant une éducation totalement similaire tels sont un ensemble de règles en vigueur dans cette crèche. Que signifie et implique alors l'égalité ? Absence de différence ou égalité des chances ? Certains semblent définitivement privilégier la première option comme nous le montre cet exemple au Canada où un couple a choisi de ne pas révéler le sexe de leur enfant en l'habillant et lui donnant un prénom neutre.

            Ainsi, en détruisant les différences sexuelles, ne va-t-on pas jusqu’à renier la différence entre tous les êtres humains, c'est à dire les caractéristiques biologiques propres à chacun ? Alors qu'une prise de conscience, visant à réduire le sexisme dès l’enfance se met en place dans notre société, et que l’on privilégie de plus en plus une éducation qui se revendique «unisexe», une question demeure néanmoins : Que veut-on réellement ? Une égalité de droits et de situation ou une égalité totale qui sous entend l'effacement de ce qui différencie biologiquement les hommes et les femmes ?

Justine Poteau (Terminale ES 2) et Manal Khallou (Terminale ES 1)

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par NILANE SCHILD le 08 sept. 2015 à 16:47

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